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mardi, 20 avril 2021 09:35

Le diable en pantoufles de Romane Biron

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Au départ, c’est la loufoquerie manifeste du roman qui m’a poussée à m’y intéresser : en première de couverture, Jésus auréolé d’une tranche d’agrume et cerné d’homards… et puis ce titre : Le diable en pantoufles. Que pouvait-il bien renfermer ? Pourtant, derrière cette apparente légèreté, j’ai découvert un récit puissant qui émeut autant qu’il révolte.

Romane Biron nous y dresse le portrait de la famille Clairefontaine, résidant au n°18 de l’allée du Silence, dont les parents, Charles et Chantal, sont bien décidés à apparaître comme la famille catholique irréprochable aux yeux de leurs voisins :

– Il y a du courrier ? demande Charles.
– Rien ! Juste une convocation à la prochaine réunion des parents d’élèves, se lamente Chantal.
– Et Madame Lesage, la voisine du n°20, elle y va ?
– Oui, je crois.
– Alors faut y aller. Si elle y va, c’est sûr, on doit y aller aussi (…) Ah, sinon, j’ai invité un collègue de bureau dimanche midi.
– Chez nous ?
– Mme Lesage invite parfois des gens, assure-t-il, ça se fait.
– Vous voulez dire qu’il viendra là, chez nous ? Dans notre maison ?
– C’est écrit dans le dernier numéro de Pèlerin magazine, la majorité des ménages a invité un de leurs collègues cette année.
– Ah, mon Dieu, partager un repas, oui, bien sûr !

Leur aînée, Marie, s’est résignée à cette comédie, bien qu’elle occulte une vérité toute autre : la privation alimentaire imposée par sa mère (« Les Clairefontaine ne manquent pourtant pas d’argent mais Chantal fait attention, comme elle aime le dire ») et les rapports incestueux infligés par son père depuis qu’elle a célébré sa communion (« Il avait commencé à la regarder autrement. Plus seulement comme sa fille »).

Pour supporter cette cruelle réalité, Marie savoure les moments passés auprès de sa grand-mère Framboise et de sa petite-sœur Élodie dont elle tente d’égayer le quotidien par ses tours et ses jeux. Pourtant, à l’approche de la communion d’Élodie, Marie décide de changer les choses : il le faut, pour protéger sa petite sœur de cette ombre qui la terrifie tous les vendredis soir ; ces vendredis qu’elle qualifie de « jaunes » en raison des rondelles de citron qu’il lui met dans la bouche et qui nous renvoient à la chanson de Charles Gainsbourg… Lemon Incest. Comme ses prières auprès de sainte Bernadette Soubirous se sont avérées vaines, c’est désormais la dangereuse Mademoiselle Rose (tirée du jeu de société Cluedo auquel elle excelle !) qui guidera ses pas : « Le bonheur est un risque ».

Les multiples non-dits qui planent tout au long du récit amplifient l’horreur des événements, de même que les jeux sur les doubles sens des comptines qui occupent une place prépondérante dans le roman :

Ah ! vous dirai-je maman
Ce qui cause mon tourment
Papa veut que je raisonne
Comme une grande personne

Toutefois, bien qu’elle aborde la difficile thématique de l’inceste et l’hypocrisie d’une religion trop contrainte, Romane Biron s’attache à créer un univers empreint d’une douceur enfantine qui n’est pas sans rappeler La vita è bella de Roberto Benigni, qu’elle mentionne d’ailleurs en exergue de son roman, par le biais d’une écriture extrêmement poétique.

En définitive, via ce premier roman – qui devait d’ailleurs initialement être une pièce de théâtre –, Romane Biron souhaite revendiquer la liberté de l’écriture :

Je pense qu’il faut qu’on encourage le fait de tout dire, de tout écrire : tout peut être dit et tout peut être écrit ! C’est important, surtout dans notre société actuelle…
Et maelstrÖm, c’est ça, pour la liberté qu’elle offre au niveau de la diversité des voix.

 Camille Galland (avril 2021)

Notes :
Le diable en pantoufles de Romane Biron (2017), 13€, disponible à la boutique maelstrÖm 414 (ou sur commande)

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