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jeudi, 07 mai 2026 11:54

Je suis la flamme - Forough Farrokhzad Spécial

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La flamme, l’oiseau, la renaissance

Il y a des livres que l’on choisit, et puis il y a des livres qui nous choisissent.
Je suis la flamme de Forough Farrokhzad fait partie de ceux-là. Je l’ai pris presque instinctivement, comme je fais toujours lorsque je me laisse guider par mes sensations. J'ai feuilleté quelques pages presque au hasard, puis je suis tombée sur Poupée mécanique et je me suis arrêtée.
Il y avait dans ces vers quelque chose de trop vrai pour être lu légèrement. Une violence douce. Une critique lucide et brutale. Elle a su exprimer parfaitement le sentiment d’une femme enfermée de force dans une condition de poupée décorative, silencieuse, domptée, qui finit par devenir mécanique. Elle regarde le monde avec ses yeux de verre et répète docilement : « Ah ! Comme je suis heureuse ! ».

Je suis restée bouche bée pendant quelques secondes. J’ai immédiatement su que j’allais aimer le reste.

Forough Farrokhzad est le type d’autrice que l’on reçoit de plein fouet. Figure majeure de la poésie iranienne du XXe siècle, elle a bouleversé la littérature persane des années 1950 et 1960 d’une voix profondément féminine, intime, libre et scandaleusement sincère pour son époque.
Pourtant, malgré les nombreuses décennies qui nous séparent d’elle, sa voix ne semble pas appartenir au passé. Nous, les femmes, même un siècle plus tard, sommes encore captives. L’oiseau est encore mortel. Notre corps n’est pas encore à nous. Nos choix, nos désirs, nos colères continuent d’être jugés, négociés, parfois confisqués. Forough ne parle pas seulement de son époque : elle parle de cette lutte ancienne, transmise de mère en fille, d’un bout de monde à l’autre.
Mais exactement comme cette formidable poétesse, nous allons nous battre et jamais nous n’abandonnerons le combat, avec notre délicatesse qui parle d’une force sans égale, redoutable.

Chez Forough, la nature n’est jamais décorative. L’oiseau n’est pas seulement un oiseau, il est la liberté impossible. La flamme n’est pas seulement le feu, elle est la révolte intérieure, celle qu’on protège même lorsqu’elle brûle tout autour. Le jardin devient un lieu de renaissance, je dirais presque une reconquête de soi. Comme si la nature disait enfin ce que les femmes n’avaient pas encore le droit de dire. Son lien avec la nature devient presque sacré. L’oiseau, le vent, la rose, le jardin, l’arbre deviennent alors des symboles.
Dans Une autre naissance, elle écrit :

« Je plante mes mains dans le jardin,
je fleurirai, je le sais »

Ses mains ne sont plus seulement des mains fatiguées, soumises, enfermées ; elles deviennent terre, racines, une promesse de renaissance. Le corps féminin cesse enfin d’être une cage pour redevenir un lieu de vie. La liberté ne passe pas seulement par la fuite, la révolte ou la flamme, mais aussi par la reconstruction. Elle ne cherche plus uniquement à sortir de la prison : elle devient elle-même le jardin.
C’est peut-être cela, au fond, la plus grande victoire.
J’aurais voulu citer presque chaque page de ce livre, mais ce serait lui voler sa force. Certaines voix doivent être entendues directement, sans intermédiaire. Il faut lire Forough.

Son rythme rend la lecture de ses vers encore plus intense. Les phrases courtes frappent comme des verdicts. Les répétitions reviennent souvent, surtout lorsque l’urgence devient physique : « enceinte, enceinte, enceinte » , « suffoque, suffoque, suffoque » . C’est comme une respiration. Puis de longues phrases arrivent à ralentir le souffle, ne nous laissent pas sortir trop vite.
Voilà comment je décrirais son style : délicat mais indomptable, doux mais puissant. J’ai eu l’impression que ses mots étaient des coups de poings fleuris, comme si la puissance de ses vers me faisait trébucher au sol mais qu’ils caressaient ma peau et l'apaisaient en même temps.
Le fait que Forough, une femme, parle de désir, de sexe comme un péché mais comme présent dans la nature humaine, était scandaleux à l’époque. Elle a fait face à la marginalisation, à un rejet social réel à cause de ses poèmes et de ses idées trop féministes mais trop essentielles pour qu’elle accepte de se taire. Elle critique de façon discrète mais radicale cette partie de la société, cette troupe de faux dévots, qui préfère condamner le désir de la femme plutôt que de reconnaître l’hypocrisie sur laquelle elle repose, qui aimerait bien prétendre que ce désir n’existe pas.
C’est probablement pour cela que ce livre m’a captivée dès le premier instant. J’ai toujours eu cette même flamme en moi. Elle m'empêchait de me taire, elle rendait insupportable tout obstacle à mon indépendance, toute idée d'inégalité qui faisait partie de la tradition de mon pays aussi et qu’il ne fallait absolument pas transgresser, moderniser ou même en contester la logique inexistante.

Et moi aussi, je la défendrai jusqu’à ma mort, ma flamme, parce que la solitude n’est que le plus beau cadeau face à qui veut nous dompter, nous vider de toute trace de révolte, nous réduire à des oiseaux captifs dans une belle cage dorée. Je préfère mourir seule et folle plutôt que de vivre soumise, asservie, ne devenir qu’une belle poupée de plus. Je préfère une vie pleine de lutte, de révolte, de flamme et de renaissance que de me faire subjuguer par un système qui voit mon corps mais pas mes désirs, pas mes droits, jamais mes droits.

Nous serons plus libres, toujours plus, encore plus et puis entièrement. Nos flammes brûleront ensemble et nous renaîtrons dans ce beau jardin fleuri.
Nous serons libres pour toi aussi, Forough.

Gloria Di Giorgi, stagiaire

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