Journal de Rachele

mercredi, 30 novembre 2022 18:31

Hors de la page : deux exemples de street poetry à Bruxelles

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Introduction
Cette contribution s’inscrit dans le cadre de mon projet de thèse de doctorat “Street Poetry and Socio-Political Engagement in Contemporary Western Europe”, réalisé au sein de la Vrije Universiteit Brussel, financé par le Fonds voor Wetenschappelijk Onderzoek – Vlaanderen.
Ce projet s’articule sur quatre années de recherche et vise à investiguer la street poetry comme un phénomène artistique intermédial capable de véhiculer des engagements socio-politiques. L’analyse de cette étude est divisée en deux parties : une réflexion méta-artistique pour mieux cibler la street poetry comme phénomène artistique, et une enquête sur les langages et les fonctions socio-politiques que celle-ci partage avec le public. Les thématiques sur lesquelles ce projet se focalise sont des marqueurs classiques de notre société contemporaine ; elles portent principalement sur la consommation, le féminisme, l'oppression, le climat et la crise sanitaire liée au Covid-19.
Pour rendre cette enquête possible, trois cas d’études ont été sélectionnés : Rome, Bruxelles et Londres. Ces trois villes ont été choisies pour des raisons géographiques, historiques et politiques, mais surtout car individuellement chaque ville synthétise un aspect portant de la street poetry. Par exemple, la street poetry à Rome montre un fort lien avec la tradition de la poesia esposta, alors que Londres nous offre de rares exemples d'expérimentations techniques liées à l’univers expressif du street art.
Actuellement, ma recherche se focalise sur la ville de Bruxelles : quelles sont les compositions, les thématiques, les langages et les messages que les poètes veulent partager dans les rues bruxelloises ? On ne pourra pas donner de réponses exhaustives à ces questions dans cet article, cependant on peut fournir un premier regard sur le panorama de la street poetry à Bruxelles.
Dans cette contribution, vous trouverez des informations générales sur la street poetry comme telles qu’une définition, un bref contexte historique, ainsi que les caractéristiques du genre. Par la suite, on abordera deux titres publiés chez maelstrÖm : Pensées Décrochées et D’après Google, vous êtes poètes en vue d’une réflexion critique. Celle-ci sera focalisée sur une approche géo-critique appliquée à l’étude de la street poetry.

À la recherche d’une définition
Street poetry, Guerrilla poetry, Poetic assault, tous ces termes renvoient au même phénomène : la nature polysémique et ambiguë de cette pratique poétique rend la formulation d’une définition complexe. Souvent liée au monde du street art, on trouve cette définition :
“Poetic assault is one of the emerging practices of Street Art, consisting in the writing of poetry on dull public spaces (e.g. walls, parapets, rolling shutters, mailboxes) to infuse them with lyrical and graceful content” (Visconti, Sherry et alii: 3).
Le lien avec le street art est en effet indéniable ; les techniques les plus utilisées sont les graffiti, les stickers, les stencils (aérosol-art en général) et les posters. On retrouve aussi des exemples d’installations, même si c’est plus rare. La connexion avec le street art s’impose aussi aux niveaux du bombing (répétition) et de la guerrilla (effet surprise), deux éléments communs et centraux aux deux formes expressives (S. De Gregori : 119 ; Terzago : 11).
Cependant, la street poetry est beaucoup plus qu’un détournement ou une déclinaison du street art. On peut en effet tracer ses origines littéraires dans le concept critique de poésie populaire (Croce : 324) comme de poésie urbaine. On peut aussi retrouver ses origines pratiques dans les épigraphes, les graffiti de Pompéi, les poèmes accrochés à Makkhah (Selie : 8), ainsi que la poésie futuriste et surréaliste, et les latrinalia (des poèmes écrits dans l’espace intime des toilettes publiques) populaires dans les années ‘60 (Brohanszky).
Les caractéristiques de la street poetry sont la brièveté, l’anonymité, l’ironie, l’expérimentation langagière (jeux de mots, multilinguisme, figures de style et figures sonores), la diffusion répétée dans les rues comme sur les réseaux sociaux et souvent l’impact visuel (le bombing et la guerrilla, comme mentionné précédemment). En faisant une liste de ces caractéristiques, on peut clairement voir comment la street poetry est un exemple de combinaison médiatique. Une combinaison médiatique définit une pratique artistique créée par la fusion de deux autres formes d’art, comme l'opéra qui est la synthèse entre musique et théâtre (Rajewsky : 44). La street poetry résulte donc de l’addition street art et de la poésie et, pour cela, elle doit être considérée dans sa double nature plastique et littéraire.

Une approche géographique et littéraire
Étant donné que la street poetry est à la fois une conception de la poésie sous forme plastique et une création artistique conçue dans l'espace urbain, il est nécessaire de prendre en considération plusieurs facteurs : les facteurs littéraire, linguistique, matériel et géospatial. Dans le présent article, je me focaliserai sur ce dernier aspect en essayant de cadrer le phénomène avec une approche littéraire de la notion de spatialité.
D’un point de vue méthodologique, j’ai choisi d’aborder cet aspect avec une approche pratique ainsi que théorique. Je m’occupe de collecter des poèmes de rue à Bruxelles et de créer une archive de ces compositions qui seront autrement perdues. Cette archive est conçue sous la forme d’une mappe, dont vous pouvez voir les premiers résultats de cette étape de recherche via le lien suivant : https ://rachelegusella.com/maps/.
Dans la mappe, les images des compositions sont fournies, de même que les informations linguistiques, matérielles, temporelles et géographiques. Il est possible de voir l’auteur quand cette information est connue. Cependant, cette mappe n’a pas pour unique fonction d’être une archive, mais elle est aussi un outil critique indispensable pour mener une enquête sur le facteur spatial que la street poetry implique forcément.
D’un point de vue plus théorique, j’essaye d’approcher le phénomène de la street poetry en tenant compte de la nature intermédiale de l’espace urbain (vu comme filtre) et du côté intertextuel ou sémiotique de la ville (vue comme ensemble de textes). En effet, le lieu est un texte formé par d'autres textes (Tally : 17-36) et l’emplacement d’une composition se lie à ceux qui façonnent la ville.
En approchant le phénomène de la street poetry d’un point de vue géocritique, on pose d’abord une distinction entre les notions d’espace et de lieu : l’espace est perçu dans ses caractéristiques de mouvement et d’objectivité quand le lieu est fixe et subjectif. Le premier est libre, instable et inconnu quand le second est fermé, stable et connu ; le premier est souvent considéré comme potentiellement étrange et le second comme familial :
“place is whatever stable object catches our attention. As we look at a panoramic scene our eyes pause at points of interest. Each pause is time enough to create an image of place that looms momentarily in our view” (Tuan in Tally 2019 : 18).
La street poetry crée des pauses, donc des lieux dans l’espace urbain : des moments des réflexions, de changement qui transforment pour quelques instants l’environnement chaotique et impersonnel de la ville en un lieu cadré et personnel. Cela dénote peut-être un écart déjà rencontré dans la sociologie contemporaine par le flaneur de Benjamin. Il s’agirait d’une initiative créative et intime qui contraste avec l’angoissante indifférence de la vie urbaine contemporaine, par la création de lieux topophiliques qui s’opposent à un espace topophobiaque (Marc Augé et Tuan in Tally 2019 : 17-36).
Dans la partie suivante on verra des exemples de street poetry à Bruxelles et on essayera de brièvement de cadrer la relation qui s’installe entre les compositions et leurs lieux.

Deux cas insolites dans la maison maelstrÖm
La street poetry vit dans la rue mais elle peut aussi se manifester sur la surface digitale des réseaux sociaux, comme Instagram, ou tout simplement sur des blogs ; elle ne refuse pas non plus, dans la majorité des cas, la diffusion sur papier. Pour ceux qui ont déjà fait connaissance avec la maison d’édition maelstrÖm, cela ne devrait pas surprendre comme choix éditorial ; pour ceux à qui elle est inconnue, on donnera des informations supplémentaires. Le projet maelstrÖm, commence avec une revue bilingue fondée par un groupe d’artistes et écrivains italiens et ensuite belges et français en 1990. MaelstrÖm devient finalement maison d'édition en 2003 pour après converger avec le mouvement “réevolution poétique” en 2009. La maison d'édition est spécialisée en poésie contemporaine et performative, elle promeut aussi plusieurs évènements de poésie comme le fiEstival qui regroupe poètes et artistes internationaux chaque année dans la capitale belge. Aujourd’hui maelstrÖm continue son aventure en publiant et promouvant la poésie sous toutes ses formes ; la poésie de rue ne pouvait pas manquer à son catalogue.
Les deux cas insolites qu’on abordera sont Pensées Décrochées de Cyril Villemonte et numéro #80 de la collection booklegs Bruxelles se conte histoires urbaines à dire et D’après Google, vous êtes poètes de Timotéo Sergoï, numéro #100 de la même collection éditoriale.
Les Bruxelles se conte font partie de la collection booklegs, des “livres avec des jambes ”, qui sont des livrets spécifiquement nés pour la performance poétique. Ils se présentent comme un format extra-poche facile à transporter et compact. Cette collection est une initiative financée par la COCOF-Culture. La collection Bruxelles se conte est définie comme : “ […] une nouvelle collection qui allie écriture et oralité et rend hommage à une ville, Bruxelles, par la voix de ses conteurs et auteurs qui en sont âmes parlantes...”
Sur base de cette description, on peut constater un élément principal de la street poetry : le fort et indissoluble lien avec l’univers urbain. La ville est conçue comme un ensemble des textes, un vrai contexte urbain qui participe à la création comme à la réception des compositions. C’est dans le cadre de ce flou expressif entre contexte urbain et création poétique que la nature intermédiale comme l’engagement socio-politique se dévoile dans ces deux exemples de street poetry à Bruxelles.

# 80 - Pensées Décrochées : lien avec le genre
Pensées Décrochées est un projet de poésie urbaine “parfois osé, toujours décalé” (Introduction) qui a commencé sous différentes formes en 2018 grâce à l’auteur Cyril Villemonte.
Il a débuté comme un exemple de Instagram poetry, avec des post poétiques sur la plateforme. Sur la page Instagram, on retrouve la description suivante : “surréalisme, calligrammes, érotisme, poésie, pensées, réflexions, street art project”. On retrouve ici la combinaison entre poésie et street art. On remarque aussi la mention au surréalisme, concept important pour la tradition artistique et littéraire belge.
Comme décrit dans le livre, l’envie d’explorer l’espace urbain et de sortir du digital n’a pas tardée à arriver : cela a commencé avec différentes techniques comme le pochoir sur les murs ou des installations en ville (Introduction).
Dans le livre, une grande partie est dédiée à l’expérience artistique des Briques Poétiques : une série d’installations aux quatre coins de Bruxelles où des briques en pierre noire avec une écriture en blanc ont été déposées à des points spécifiques de la ville. Ces compositions en briques remplissent toutes les lignes stylistiques de la poésie de rue : la sérialité (bombing, dans ce cas en acte dans sa double nature, c’est-à-dire dans l’espace physique et digital), l’anonymité, la brièveté et l’ironie. C’est aussi très important de souligner les caractéristiques conceptuelles dans le choix de l’installation lié à un projet de street art et de street poetry. À la différence des toutes les autres techniques, l’installation propose un support en trois dimensions : elle envahit l’espace avec une corporalité différente, et pas uniquement avec la surface, en faisant du texte un objet, tandis que la ville n’est pas une toile mais un lieu réfléchi (Carlsson, Louie: 105). Ces objets textuels transforment les lieux urbains tout en créant des moments poétiques dans la ville. C’est dans la création de ces moments de “poésie, érotisme, douceur et passion qui manquent souvent au décor quotidien” que s’installe l’engagement social de ce projet (Introduction).
Dans ces compositions, le lien entre ville et poésie est lisible au niveau du contenu mais aussi au niveau sensoriel, comme l’illustre les exemples suivants.
La brique 6/30 “Métro Boulot Posé Au bout du rouleau Usé” est placée à l’arrêt métro Trône à Ixelles, l’une des stations les plus fréquentées de la ville. Ici, la sensorialité joue sur le son et l’ironie qu’en découle en véhiculant, si pas la tristesse, au moins une réflexion sur la vie frénétique et en même temps préétablie qui caractérise la société occidentale (le classique maison-boulot-dodo).
La brique 10/30 “En regardant les mots dans les yeux En écrivant les yeux dans les mots Je n’aurai plus de peine à deviner les tiennes” est positionnée en face de la Cinematek, pas loin de la vue sur le Mont des Arts, un lieu culte pour les cinéphiles de la capitale. Avec une fine toile de références textuelles (regarder les mots/écrire les yeux) et contextuelles (l’emplacement du cinéma et du belvédère ajoute un élément de plus au champ sémantique de la vue), cette brique aborde un autre drame de notre ressenti contemporain, celui du regard de l’autre.
Le brique 9/30 “Mettre La pudeur à Nue” est située en vitrine du Musée de l’érotisme et de la mythologie au Sablon. Dans cette composition l’ironie se présente de façon double : d’une part via le jeu de mots qui invite à lâcher prise et d’autre part via le choix du lieu de l’installation, un musée qui se propose d’exposer la sensualité.
Pour terminer, la brique 17/30 “Douce chaleur de rêveur.euse Enveloppé.e de coton En cœur de sous les draps Comas de cocon” est placée au Square de Meeus juste en face d’une statue représentante une femme et un enfant serrés l’une contre l’autre dans un scénario sylvestre. La composition renvoie encore à la sensorialité, particulièrement au sens du toucher (draps, coton, envelopper), mais les mots “douce chaleur” et “cœur” sont aussi très sensoriels. Ensuite, on passe à l’oxymore des sens avec le mot “comas” qui constitue l’élément de paroxysme de la composition. Si l’emplacement semble être moins significatif que dans les autres cas, il a ici la même fonction qu’une illustration : dans ce cas, la statue représente l’embrassade entre une femme et un enfant. Pour terminer, il est important de souligner l’utilisation de l’écriture inclusive dans ce poème, qui marque une inclusion du lecteur à 360° : inclusion dans le genre, dans l’identification du lecteur avec le poème illustré par le contexte urbain et dans la diffusion en rue, en photo et sur papier.

#100 D’après Google, vous êtes poètes : lien avec l’engagement politique
D’après Google, vous êtes poètes est un livre de Timotéo Sergoï récemment publié, en décembre 2021. Sergoï est auteur de pièces de théâtre, de livres de poésie et d’expo-installations poétiques en ville. Il présente toutes ses activités artistiques dans son blog Timotéo Sergoï (timoteosergoi.blogspot.com). Ses affichages poétiques sont multiples et protéiformes : stickers, posters, banderoles et installations. Les formats peuvent énormément varier en termes de dimensions et d’emplacements. Les textes, comme les images qui souvent les accompagnent, sont en majorité réalisés en linogravure en noir et blanc. Le livre décrit différents moments et expériences d’affichage poétique dans la ville de Bruxelles. Il est enrichi par des illustrations et des commentaires, pour terminer avec un cook-book sur la manière de réaliser des autocollants et des affiches poétiques faits maison. Déjà, cette construction du livre met le lecteur dans une position d’échange et d’action, deux éléments centraux pour aborder la poésie de rue condensée dans ce livre.
Dès la première page on peut lire la définition d’affiche-poésie :
“L’affiche poésie est une petite culotte qui sèche au soleil, rouge du sang périodique de nos humanités blessées, noire de la dentelle d’encre qui fait nos nuits écrites, blanche de toutes ses enfances. […] Le désir la supporte, la liberté la guide. Elle fait un drapeau à tout ce qui est aveugle. […] L’affiche-poésie nous dit ce post-scriptum qu’on a oublié les amés quand elles disent Je vous aime”.
Il est ici possible de dégager trois aspects essentiels : le style poétique, l’engagement et l’envie de créer en lien. Ces trois éléments se mélangent de différentes façons et avec des résultats multiples.
La composition “Je suis venu debout” (p.16) a été installée sur un poster sur le boulevard du Roi Albert II pendant la manifestation contre le réchauffement climatique. Elle est un exemple de croisement entre le temps et l’espace. En mettant un point, un poème, au milieu de la marche, on voit la double nature du texte : un lieu et un mouvement. On voit aussi la création d’un souvenir, d’une pause, qui nous invite à nous arrêter, à considérer et à garder dans la rue comme dans la mémoire (cf. Partie III Tuan in Tally 2019 : 18). Le texte dévie légèrement de la longueur standard de la street poetry. Cependant il est intéressant de remarquer la manière dont le style poétique des répétitions “je suis venu debout” et “cultiver aujourd’hui c’est tuer nos enfants” marque le contenu, la tonalité, comme le tempo de la composition qui suit, comme une marche. Tous ces éléments véhiculent la motivation de la lutte, bien résumée dans le jeu de mots en clôture : “Je suis venu debout vous parler de l’orage. Je suis venu en rage vous dire d’être debout”.
Bien plus traditionnel est le lien entre le lieu et la composition dans le cas de l’autocollant noir et blanc “Pleurez, pleurez, si vous aimez les sources” (p.27) situé en face du Sénat sur la rue de la Loi. L’ironie qui s’installe entre les répétions "pleurez", le double sens du mot source et le lieu chargé de symbolisme social et politique dote le poème d’un message fort sur la manière dont la relation poétique entre texte et contexte urbain est centrale. Le poème veut-il-nous suggérer que l’origine de nos larmes est entre les murs du Sénat ?
Pour la dernière partie de cette brève analyse, je ne me concentrerai pas sur le lien entre texte et contexte de façon spécifique, mais plutôt sur la conception générale que Timotéo Sergoï a de l’affichage poétique comme un acte politique. Le but engagé de l’affiche poétique est clair dans sa définition comme dans son choix lexical ; le champ sémantique de la lutte est en effet assez présent dans le livre (cf. p.3 ; p.6 ; p.8 ; p.10 ; p.16). Cependant, deux compositions en particulier se focalisent sur l’idée de la poésie comme action, prise de position, partage intime et politique.
Le premier poème est un autocollant noir et blanc dans la commune belge de Kraainem, “Tu es poète. La plume se retrouve avec les autres armes, dans le grand tiroir du bureau, juste à côté du coup-paupières” (p.23), et le deuxième a été fait sous forme de banderole noire et blanche, affichée sur la place Jourdan pendant le fiEstival maelstrÖm 2021 “Tu es poète, signeur d’alarmes, étrange mélange d’ange et d’arme” (p.28). On retrouve dans ces deux poèmes certaines caractéristiques du style de la street poetry. Ils commencent avec une identification claire “tu”, entre la forme dialogique et assertive : il y a un effort pour engager une discussion avec le lecteur. Les compositions sont brèves et présentent un jeu de son (alarme-ange-arme) ainsi que des éléments absurdes comme le coupe-paupières (peut-être un héritage de la tradition surréaliste si chère aux artistes belges ?). Les deux compositions montrent clairement comment la poésie est conçue comme une arme capable de révolutionner les structures qui nous entourent : elle est comparée à une arme capable de couper la surface (un coupe-paupières). Quant au poète, il est vu comme une créature qui annonce un doute plutôt qu’un dogme, comme l’auteur l’explique lui-même :
“La poésie est une arme de points, une arme de virgules, une arme blanche comme la page pleine, une arme chargée de balles de coton, de balles de caoutchouc qui rebondissent sur les corps et sur les murs, de balles de cuivre jaune comme de l’or, de balles de plomb. C’est avec le plomb qu’on imprime les mots sur les cranes ouverts. La poésie, dis-je, est une arme de construction massive ! La preuve en est donnée par cette interdiction qui m’est faite d’afficher à un endroit légal*. Interdit-on les roses de soie ? Interdit-on au rossignol de chater ? Interdit-on la télévision ? Non. Tout au plus, on les contrôle. Alors pourquoi l’affichage de mes mots sur les panneaux publicitaires est-il interdit par l’agence de publicité elle-même ? Par peur d’un conflit avec la ville. Par peur d’un acte politique. Par peur et donc par manque de couilles pleines. Ils donnent par là-même la preuve que la poésie est une arme. Si elle n’était là que pour décorer ou si elle vendait du beurre pour rapporter de l’argent à quelqu’un sans faire de vagues, il en serait tout autrement. Toute interdiction d’afficher de la poésie est une médaille de plus à a poitrine” (p.23).

Conclusion
Après avoir vu ces deux livres de street poetry, on a pu constater que la position géospatiale joue un rôle dans la perception et dans la création de la composition. Ce rôle peut changer, être plus ou moins significatif, cependant il joue tout le temps sa part.
Ces deux exemples de street poetry à Bruxelles permettent d’expliquer cette pratique artistique en tant que genre dans sa nature urbaine, poétique et intermédiale : l’emplacement peut alors être envisagé comme une illustration (cf. Brique 17/30), il peut ajouter des références intermédiales (cf. Brique 10/30) ou une deuxième couche sémiotique (cf. Briques 6 et 9). La ville est donc vue comme toile des significations et filtres capable de créer des moments de réflexion (cf. “Pleurez, pleurez, si vous aimez les sources”, Sergoï : 27) comme d’action (cf. “Je suis venu debout”, Sergoï : 16) qui peuvent se résoudre dans le choix d’une lutte poétique et politique (cf. “Tu es poète. La plume se retrouve avec les autres armes, dans le grand tiroir du bureau, juste à côté du coup-paupières” – “Tu es poète, signeur d’alarmes, étrange mélange d’ange et d’arme”, Sergoï : 23, 28).
Malgré la brièveté de cette contribution, j’espère avoir suffisamment décrit un angle du panorama de la street poetry à Bruxelles, au moins celui lié au monde de l’édition, et avoir fourni un exemple d’approche analytique pour les futures contributions sur le sujet.
Pour en savoir plus sur mon projet de doctorat, n’hésitez pas à vous renseigner sur ce site https ://rachelegusella.com/ et pour vous tenir au courant des prochaines étapes de cette recherche, allez consulter la section https://rachelegusella.com/blog/.
Je suis encore et toujours à la recherche de collaborations à ajouter à mon archive et à mon corpus. Aussi, si vous avez envie de participer au projet, envoyez-moi vos poèmes de rue ou les poèmes que vous voyez avec les coordonnées géographiques. Je les ajouterais à la mappe et aux archives futures. 

Bibliographie
Augé, Marc. Non-places: Introduction to an Anthropology of Supermodernity, Verso, 1995.
Brohanszky, Ben. Delete Elite, Poetical Tendencies in Graffiti Art. Track Report, Antwerp Academy Art Press.
Carlsson, Benke. Hop Louie. Street art cookbook, a guide to techniques and materials. DokumentPress, Årsta, Szeden, printed in Poland, IV edition, 2014.
Carrington, Victoria. “I Write, Therefore I Am: Texts in the City.” Visual Communication, vol.8, n.4, 2009, pp. 409–425.
Cornacchione, Elena. Parole che si fanno strada. La Caravella editrice, 2013, Viterbo.
Croce, Benedetto. “Poesia popolare e poesia d’arte.” La Critica. Rivista di Letteratura, Storia e Filosofia, vol.27, 1929.
De Gregori, Sabina. Banksy. Il terrorista dell’arte. LIT, ottobre 2010, Roma, p.119
Irvine, Martin. “The Work on the Street: Street Art and Visual Culture.” The Handbook of Visual Culture, 2012, pp. 235–278.
Masiero, Andrea. “Via dalla street art: poesia di strada”, Università di Ferrara, pp.1-82.
Rajewsky, Irina. “Intermediality, Intertextuality and Remediation: A literary Perspective on Intermediality”, Intermédialités, n. 6, autumn 2005, pp. 43-64.
Sergoï, Timotéo. D’après Google, vous etes poètes, maelström ReÉvolution, 2021.
Smith, Kery. The Guerilla Art Kit. Princeton Architectural Press, New York, 2007.
Tally, Robert T.Jr. Topophrenia: Place, Narrative, and the Spatial Imagination, Indiana University Press, 2019.
Terzago, Francesco. “Poesia di strada e Street Art nella società globale e della pubblicità. L’esempio italiano di Ivan Tresoldi e del gruppo H5N1”, Bollettino ‘900, 2013, n. 1-2, 31stOctober 2019.
Tuan, Yi-Fu. Space and Place: The Perspective of Experience, University of Minnesota Press, 2010.
Villemonte, Cyrill. Pensées Decrochées, maelström ReÉvolution, 2018.
Visconti, Luca M. et al. “Street Art, Sweet Art? Reclaiming the ‘Public’ in Public Place.” Journal of Consumer Research, vol.37, n.3, 2010, pp. 511–529.

 

 
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Rachele Gusella

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