Le principe de Lavoisier - Journal de Stephen

samedi, 16 mai 2020 13:27

Mantoue est trop loin, de Madeleine Bourdhouxe

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Née en 1906 à Liège où elle a passé son enfance, Madeleine Bourdouxhe étudie quelques temps la philosophie à l’Université Libre de Bruxelles. Mariée, elle fréquente le monde des lettres, des arts, de l’engagement belge et français. En 1936, Jean Paulhan, alors lecteur chez Gallimard, accepte le manuscrit de La femme de Gilles, qui devient un succès public et critique. Résistante, elle refuse de publier chez des éditeurs sous mainmise nazie, tels que Gallimard ou Grasset. Dans l'immédiat après-guerre, elle se lie avec Sartre et Simone de Beauvoir (qui la cite dans Le deuxième sexe). Après le rejet du manuscrit de Mantoue est trop loin, elle s'éloigne du milieu éditorial tout en continuant à écrire, puis meurt en 1996.

Mantoute première fois

Si on suit la trajectoire de ce roman, on est avant tout frappé par le peu d'enthousiasme qu'il suscite. Les premières pages parues sous le titre Les Temps passés dans Le Monde nouveau en 1956 ne donneront lieu à aucune suite. Soumis à Gallimard la même année, le manuscrit de Mantoue est trop loin fut d'abord accepté par le comité de lecture, puis refusé sans justification. Cette absence d'explication marquera profondément l'écrivaine.  Intérogée sur l'arrêt des ses publications, elle répondit :

« J’en ai donné un, j’en ai donné un chez Gallimard. Mais là il est arrivé une grande histoire, que je n'ai jamais bien comprise. C'est le dernier roman, enfin le dernier prêt et fini si vous voulez. Ils ont toujours le droit de refuser. Pour n'importe quelle raison. Même s'ils disent "c'est bon mais ce n'est pas commercial, ça ne se vendra pas facilement", c'est leur droit. Mais ne pas donner de raison, alors qu'ils l'ont accepté, que ça va paraître, et puis ça ne paraît pas... Ils n'acceptent plus... Mais ils doivent donner une raison! Ils n'en ont jamais donnée! Du coup ça m'a... ça m'a fait rentrer dans ma coquille... Je vais pas me défendre... C'est pas possible... »

Nous étions à l'aube du Nouveau Roman, et le texte de Bourdhouxe est encore loin, pourtant, des entremêlements et des expérimentations parfois hermétiques qui ont fait le succès des éditions de Minuit. Les différent.e.s commentateur.ice.s (assez rares) qui s'attaquent à Mantoue le décrivent tou.te.s comme inabouti du point de vue formel et narratif. Et en 1992, c'est avec le même scepticisme que Textyles (revue des lettres belges de langue française) en publie un extrait sous le curieux titre Une horrible odeur de pétard, qui évoque plus ma chambre d'adolescent que l'univers du récit. Heureusement, 23 ans après la mort de Madeleine Bourdhouxe, les éditions Névrosée nous le proposent enfin, dans une édition établie sur la base d'une version dactylographiée déposée au Musée de la Littérature de Bruxelles.

Mantoue n'est pas là

Qu'y-a-t-il de si déroutant dans Mantoue est trop loin ? Le propos n'a pourtant rien d'extravagant : une femme au quotidien morne s'évade en imaginant les aventures du Chevalier de Jassy et de son épouse, leurs déconvenues amoureuses et leur lutte dans un Duché convoité par un Roi et un Empereur. L'héroïne rappelle immanquablement Madame Bovary (que Bourdhouxe découvrit avec passion à l’âge de 10 ans), mais aussi, lorsqu'elle médite sur les tuiles rouges du toit voisin, Giacomo Leopardi qui contemplait le monde entre les dormants de sa fenêtre afin de pouvoir le compléter en imagination.

On retrouve les thématiques récurrentes de Bourdhouxe : la quête d'identité et de liberté féminine, la violence masculine, le quotidien, l'isolement,... La femme de Gilles mettait déjà en scène un personnage se perdant dans une fiction (l'amour exclusif et absolu) dont il importe de se libérer : « Elle s’octroya de croire à l’illusion. Elle oublia tout. Un moment elle vécut un monde où il n’y avait plus que Gilles et la femme de Gilles ». Conception courtoise d'un amour entièrement dévoué où, cette fois, c'est la femme qui se montre prête à mourir. Il est dès lors naturel que l'héroïne désillusionnée de Mantoue, en quête de cette fiction, se plonge dans l'univers de la chevalerie.

L'alternance des temps présent et passé était déjà notable dans son œuvre également, tout comme l'alternance des focalisations. Mais L'autrice n'aura jamais poussé ces aspects formels aussi loin que dans Mantoue. Là où le procédé peut étonner, c'est que Bourdhouxe organise parfois la fusion des deux univers au sein même de la phrase. On passe presque sans transition ni ponctuation de la focalisation interne du contemporain à la focalisation externe de la Renaissance, de « je colle des enveloppes recluse pendant des heures » à « le chevalier de Jassy s'en va en guerre ». Si je ne me suis pas passionné pour les intrigues amoureuses et politiques des chevaliers et chevalières (qui m'ont parues parfois inutilement longues), le style m'a au contraire beaucoup séduit. C'est là, dans cette écriture qui alterne habilement le dépouillement du quotidien et le lyrisme de l'aventure (qui culmine dans un sublime final), que la magie opère. La forme de Mantoue exprime parfaitement cette dissolution du réel dans la fiction, une dissémination des faits qui rappelle parfois Duras.

« Les images sont en moi comme un poids. Je ne vois que des excès de joie, des excès de détresse et des accalmies de douceur où leurs mains caressantes avaient encore des mouvements de fièvre. Ils se sont abandonnés à des sommeils courts sur les dalles qui les glaçaient, ces instants de fraîcheur mouraient brusquement en des réveils de feu. Sur leurs lèvres est née une magie de paroles outrées, un murmure de déraison. Je ne sais pas ce qu'ils ont dit, si ce n'est ceci, au moment où le murmure magique n'a plus été qu'un halètement de larmes, "Qui es-tu pour moi, toi que j'aime et qui devais changer ma vie ?" Mais comment a-t-elle répondu ?  Des trainées de nuit lumineuse se sont répandues sur les pierres où ils étaient couchés, leurs regards encore voilés de larmes se fixaient, le murmure s'est fait plus précis, s'est marqué d'humeur ombrageuse, il a dit, j'en suis certaine "je te perdrai donc, mais je t'aurai ravi cette attente d'amour que tu portais comme un enfant, tu vivras désormais légère comme une accouchée" Oui elle a dit alors "je vivrai sans cœur et sans mémoire, si ce n'est de cette nuit que nous vivons maintenant et qui est la nôtre". Étrange mémoire, à vrai dire, qui n'est que poids. Et cette nuit était le but, elle qui ne me hante que par lambeaux d'images et par bribes de paroles. Qu'y-a-t-il eu d'explicable ? Je ne vois que le demi-jour bleu qui a éclairé ce ravage ».

Mantoue live and let die

La littérature belge n'existe pas. En tout cas, la littérature belge francophone n'existe pas. Pas, du moins, dans la manière dont nous comprenons généralement le mot « littérature ». Pas simplement parce que l'État est une entité qui ne correspond pas à grand chose et dont on se passerait bien. Pas non plus parce que, ensevelies sous les grands classiques et les éditeurs parisiens, les œuvres belges sont peu lues, et encore moins enseignées (j'ai du attendre mes 22 ans pour lire un écrivain belge à l'école, dont on se passerait bien aussi, par ailleurs).

Le poids historique de la France (je devrais dire de Paris) en matière de culture et de littérature, et les nombreuses institutions qui pèsent, pèsent, pèsent, pour qu'on n'oublie pas combien la littérature française est lourde, imposent à chaque littérature francophone périphérique qui veut nager dans le grand bain de se définir par rapport au centre, la France (c'est-à-dire à Paris). En gros, historiquement, pour la francophonie contigüe, deux solutions se présentent.

La première consiste à surjouer le belge. Pour cela, l'auteur.ice dispose de tout un arsenal de topoï (thèmes récurrents et lieux communs). Hors de question de jouer la carte de l'originalité, l'idée est d'être directement identifiable par un français de la capitale. L'altérité belge se réduira donc à quelques caractéristiques normées. Globalement, l'entièreté du territoire s'en retrouve identifié à certains paysages du nord flamand. Ainsi impose-t-on des images comme celle du « plat pays », entérinée par une longue tradition en poésie belge, qui ne manque pas de heurter le bon sens d'un Ardennais ou d'un Gaumais (la chanson de Brel est d'ailleurs un outil franchement utile pour qui entreprend une collection de ces fameux lieux communs).

La seconde consiste à s'assimiler complètement à Paris : et personne ne saura que je suis suisse ou belge. Madeleine Bourdouxhe est d'ailleurs caractéristique de ces écrivain.e.s belges de l'immédiat après-guerre qui optèrent pour une stratégie d'entrisme. Pensons à La femme de Gilles, son premier roman publié en 1937 chez Gallimard, dans lequel le bassin industriel liégeois (où se situe pourtant l'action) n'est jamais désigné. Le.a lecteur.ice peut tout aussi bien croire qu'il s'agit du Nord de la France. La contrepartie de cette stratégie est qu'elle impose un certain conformisme esthétique : les volontés d'innovation ou de rupture formelle courent plus facilement le risque d'être interprétées comme des maladresses ou un exotisme lorsqu'elles émanent d'auteur.ice.s périphériques. Le mystérieux refus de Gallimard au manuscrit de Mantoue est trop loin s'explique peut-être en partie par cela. Et il ne serait pas étonnant que le découragement consécutif de Bourdhouxe vis-à-vis du monde de l'édition soit en partie lié à une prise de conscience de la difficulté d'imposer des partis-pris audacieux, étant donnée sa position.

Il n'y a pas non plus d'écriture féminine. Ici, bien mal placé pour prononcer des affirmations aussi tranchées là-dessus, je préfère m'en remettre à Monique Wittig: « qu'est ce "féminin" de "écriture féminine"? Il est là pour de (la) femme. C'est amalgamer donc une pratique et un mythe, le mythe de la femme. "La femme" ne peut pas être associée avec l'écriture parce que "la femme" est une formation imaginaire et pas une réalité concrète [...] "Écriture féminine" est la métaphore naturalisante du fait politique brutal de la domination des femmes et comme telle grossit l'appareil sous lequel s'avance la "féminité" : Différence, Spécificité, Corps/femelle/Nature. Par contiguïté, "écriture" est gagné par la métaphore dans "écriture féminine" et de ce fait manque d'apparaître comme un travail et une production en cours car écriture et féminine s'associent pour désigner une espèce de production biologique particulière (à "la femme"), une sécrétion naturelle (à "la femme »). Ainsi donc "écriture féminine" revient à dire que les femmes n'appartiennent pas à l'histoire et que l'écriture n'est pas une production matérielle ». Autrement dit, la catégorie « femme », en tant que construction sociale imposée historiquement par le système hétéro-patriarcal, ne peut servir de critère définitoire d'une littérature. On courrait alors le risque de naturaliser une catégorie virtuelle qui englobe en fait une infinie variété d'expériences situées historiquement et d'œuvres intégrées à un champ de production.

Et pourtant, il y a des expériences régionales, des communautés d'expériences féminines (puisque les femmes ont en commun d'occuper une position dominée dans nos hiérarchies sociales) et à l'intersection de ces deux catégories, une constante : l'insuffisance de leur diffusion. Or les meilleures armes dont nous disposons pour mettre en avant et pour donner à lire cette littérature sont les étiquettes « belge » et « féminine ».

Mantoutes les femmes de ta vie

Les éditions Névrosée ont un an. Leur collection Femmes de lettres oubliés (ré)édite des écrivaines belges oubliées ou méconnues. Énorme travail d'édition et d'archéologie qui vient palier aux manques des éditions patrimoniales Espace Nord. 14 livres sont déjà disponibles, et parmi eux de nombreuses perles. C'est l'éditeur du mois à maelstrÖm.

Notes

  • Je vous renvoie à La littérature belge. Précis d'histoire sociale de Benoît Denis et Jean-Marie Klinkeberg, mais aussi, même si ce n'est pas directement lié, à l'excellente Histoire  de l'édition en Belgique dirigée par Pascal Durand et Tanguy Habrand.
  • La citation de Wittig est extraite de sa préface à La passion de Djuna Barnes (disponible aux éditions Ypsilon). Si je ne me trompe, ce texte est également reproduit dans La pensée straight.
  • Nadia Benzekri a consacré un documentaire à sa grand-mère, Madeleine Bourdouxhe : Une lumière la nuit, portrait de Madeleine Bourdouxhe, Bruxelles, Artémis Productions,
    2004. On peut le visionner ici

 

Mantoue est trop loin, de Madeleine Bourdhouxe, 2019 (inédit), 16 €, disponible à la boutique maelstrÖm 414 (ou sur commande).

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Stephen

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